• Il y a bien longtemps, vivait un petit Roi, entre Daoulaz et Logona, qui n’avait pour tout royaume qu’une métairie et aussi un petit courtil avec un beau poirier qui rapportait tous les ans trois poires. Toute la fortune du Roi ! Il avait deux garçons et une demi-douzaine de filles à nourrir. Ce poirier donnait chaque année trois poires d’argent en juillet et d’or en août si on les laissait mûrir. Le tout était de les cueillir à point, mais en voulant attendre toujours le dernier moment pour les cueillir, il les perdait souvent car à la fin elles disparaissaient…

    Quand garçons et filles furent en âge, l’aîné Yann dit au cadet Claudik :

    -Si tu veux, volons et partons avec les poires!

    -Non pas car les poires sont à mon père et à mes sœurs!

    -Alors je demanderai une poire pour moi tout seul à mon père!

    Malgré son chagrin, le vieux Roi consentit à faire le partage.C’était fin juillet et les poires prenaient une teinte dorée. Yann se mit à monter la garde le premier soir puis le deuxième et le troisième, il s’endormit. A son réveil, une poire avait disparu!

    -Cela m’est égal, la mienne y est encore. Ce soir je veillerai mieux cria Yann.

    Mais le même scénario se passa pour une deuxième poire et là Claudik pris la parole pour apaiser son frère qui chercher querelle à ses sœurs et à son père pour la dernière poire.

    -Ce soir je garderai la poire restante avec un sabre et mon biniou. Je te donnerai la moitié de cette poire.

    Et le soir venant au pied du poirier, il se mit à jouer un petit air de biniou pour se donner du cœur.

    Jusqu’à minuit, rien puis…

    Au dernier coup de minuit, un bras long, long qui s’avançait pour prendre la poire. Et un grand coup de sabre. La main énorme qui tombe avec la poire d’or. Puis un grand cri, un hurlement et puis plus rien. Yann réveillé par les hurlements arriva au courtil.

    -Que se passe-t-il ici? demanda t-il.

    -Voici la main du voleur et la poire d’or!

    -Que comptes-tu faire Claudik?

    -Chercher la main du voleur et la lui rendre car je ne veux pas garder le bien d’autrui ! Et pour la poire nous partagerons.

    Claudik se souvint qu’on disait qu’un géant habitait au cœur de la forêt du Kranou non loin d’ici qui passe pour un ogre affamé.

    Le lendemain il partit de bon matin à Plougastel chercher le sorcier qui pouvait lui donner un bon onguent pour recoller la main sur son propriétaire. Le lendemain vers midi, Claudik s’en revenait de Plougastel, essoufflé avec dans son sac à biniou la main et la recette du sorcier. Alors il rencontra son frère sur la place de Daoulaz. Quand tout le monde fut rassemblé sur la place, le crieur publia que le Roi-géant de la forêt donnerait sa fille Fleur du Kranou , en mariage à celui qui le guérirait d’une grande blessure.

    Yann partit immédiatement sans écouter les conseils de son frère et ne revint pas. Trois jours se passèrent. Inquiet de son frère et voulant tenter l’aventure, Claudik partit pour le château de la forêt avec son sac rempli du biniou, de la main et de la recette du sorcier avec quelques affaires en plus…

    Il avait bien pénétré dans la forêt quand il arriva à une maison et une petite vieille qui filait sur le seuil. Une porte ouvrait au passage du château.

    -Holà, madame la comtesse de la porte, ouvrez s’il vous plaît, car j’ai une commission pressée pour votre maître!

    -Vraiment, mon joli garçon répondit la dame flattée.

    -Oui

    -Je ne dis pas non mais tu sais tous ceux qui franchissent cette barrière ne repassent jamais!

    -J’insiste!

    -Comme tu voudras mon garçon, et la vieille curieuse lui demanda ce qu’il portait ainsi sur le dos.

    -La main, des remèdes, mon biniou et un beau justin brodé pour vous si je reviens vivant.

    La vieille attendrie lui dit alors tout bas :

    -Écoute, mon joli sonneur, prends le sentier de ronces et joue un air de musique au pied de la tour pour la princesse qui viendra danser avec toi et tes affaires n’en iront pas plus mal.

    Ce qu’il fit, en la remerciant, il s’avançait dans une forêt de plus en plus sombre. Il lui semblait même que la main dans son dos le poussait à avancer. Bientôt il aperçut, au milieu des arbres, les grosses tours du manoir. Et il se mit à jouer. Aussitôt une des lucarnes s’ouvrit : une dame belle comme l’aurore se pencha, lui dit :

    -Me voilà !

    Claudik se laissa faire. La dame prit son bras gauche pour une danse sous son air de biniou. Bientôt fatigué avec l’énorme main dans son sac, Claudik s’arrêta et demanda à la princesse :

    -Madame, présentez moi à votre père le Roi, s’il vous plaît!

    -Dansons au moins le bal, car après avoir vu mon père, vous ne pourrez danser de votre vie.

    -Oh ! que si, répliqua t-il. J’ai là dans mon sac de quoi me tirer de presse. Je veux guérir votre père et vous épousez ensuite, si vous y consentez, Madame.

    -Je le voudrais bien, mais hélas…

    -Ayez confiance!

    La princesse lui dit alors de le suivre sans parler. Ils passèrent ainsi par des enfilades de salles superbes, pavées de marbre et d’argent, gardées par des lions, des léopards et des dragons. Et beaucoup de poires étincelantes que Claudik reconnut aisément. Devant la salle du Roi, des dragons qui gardaient l’entrée lancèrent des flammes sur le sonneur. Mais dès qu’elles approchaient du sac, elles s’éteignaient à l’instant, par respect apparemment. Fleur du Kranou, ravie, espérait à nouveau ses noces. Tout d’un coup le géant s’éveilla en criant : j’ai faim ! Et aussitôt qu’il eut aperçu Claudik, il ordonna qu’on le mette à la broche avec des pommes de terre.

    Mais à peine les cuisiniers et leurs couteaux s’approchaient que les lames se cassèrent en mille morceaux, par respect apparemment .Puis le sonneur ayant gonflé son biniou, joua l’air de la vieille et le bal de recommencer joliment. Tout le monde ne pouvait s’empêcher de danser. Quand Claudik eut fait sa dernière pirouette, il tomba à genoux au pied du géant qui allongea son unique main pour le saisir mais elle fut repoussée comme par enchantement et le géant de hurler :

    -Ah! Si j’avais l’autre!

    -L’autre? La voici!

    Claudik sans la permission, se mit à l’ouvrage comme un chirurgien consommé.

    -Es tu sûr que ça soit solide au moins !

    -Sûr et certain, mais votre main ne sera bien recollée, Monseigneur, que trois jours après les noces de Fleur du Kranou, avec…

    -Avec qui, hurla le géant?

    -Moi-même.

    Le géant en eut une attaque épouvantable et mourut. Claudik épousa Fleur du Kranou dans de fortes belles noces. Le poirier d’or fut transplanté au Kranou après la mort de son père, Claudik dota ses sœurs généreusement. Et de ce joli mariage, vint au monde qu’une fille unique, ressemblant à sa mère. Or cela a toujours été ainsi de siècle en siècle, et on dit même qu’en ce temps ci, les jeunes gens à marier veulent encore trouver l’héritière de notre fameux poirier. C’est là, Messieurs, ce que je vous souhaite.

      

    D’après Du Laurens de la Barre, Contes populaires et légendes de Bretagne, les Presses de la Renaissance, Paris, 1974

      

     


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